Garamond ou Garamont

Love Typo

Garamont avec un t, Garamond avec un d : l’un est un graveur parisien de la Renaissance, l’autre une typo que vous avez lue mille fois sans le savoir. Je vous invite à découvrir les Dupont et Dupond de la typographie française, à travers une histoire d’identité digne d’un album de Tintin.

Garamond et Garamont

Cocorico

La Gotham nous a emmenés dans les rues de New York, et si elle est ce qui se fait de plus new-yorkais en matière de lettres, la Garamond est ce qui se fait de plus français. Elle a l'élégance tranquille des livres anciens, la souplesse de la plume et la rigueur du compas. On la croise dans les romans, les catalogues de musée, les faire-part, et jusque dans les publicités d'Apple.

Mais derrière cette image de bonne élève se cache une histoire beaucoup plus mouvementée : un graveur méconnu, des poinçons dispersés aux quatre coins de l'Europe, un imprimeur protestant de Sedan, et une erreur d'identité qu'il a fallu des décennies pour démasquer.

Paris, XVIe siècle : l'imprimerie en plein essor

Dans le Paris de la Renaissance, l'imprimerie vit son âge d'or. En 1539, François Ier signe l'ordonnance de Villers-Cotterêts, qui impose le français dans les actes de justice et d'administration. Les imprimeurs, graveurs et fondeurs diffusent la pensée humaniste : les textes de l'Antiquité, Rabelais, Ronsard, les nouvelles cartes du monde.

La Renaissance est aussi une période d'invention : perspective, nombre d'or, grilles de composition. Les lettres n'y échappent pas. On les dessine au compas et à la règle, on les rapporte aux proportions du corps humain. C'est dans ce bouillonnement que travaille Claude Garamont.

Claude Garamont, graveur de lettres

Né vers 1510, Claude Garamont est graveur de poinçons (l'équivalent d'un créateur de caractères aujourd'hui). Il taille à la main, à l'envers et en relief, chaque lettre au bout d'une tige d'acier. Ce poinçon sert ensuite à frapper une matrice en cuivre, dans laquelle on coule les caractères en plomb. Un alphabet complet représente des mois de travail minutieux, à la loupe.

Fils d'un imprimeur breton installé à Paris, il apprend le métier auprès d'Antoine Augereau, qui sera executé (pendu, étranglé, et brûlé Place Maubert, pour être exact) en 1534 lors de l'affaire des placards*. Ses premières lettres apparaissent vers 1535. Il travaille pour des imprimeurs parisiens puis pour le roi. En 1540, François Ier lui commande des caractères grecs destinés aux éditions de Robert Estienne, l'imprimeur royal. Ce chantier l'occupe près de dix ans. Ces poinçons sont encore aujourd'hui la propriété de l'État français.

Ses caractères romains, eux, se répandent dans toute l'Europe. Garamont meurt en décembre 1561, et sa veuve doit vendre son matériel. Ses poinçons partent chez l'imprimeur Christophe Plantin à Anvers, chez le fondeur Guillaume Le Bé à Paris et chez une fonderie de Francfort. Une partie est toujours conservée au musée Plantin-Moretus d'Anvers.

De son vivant, on écrit le plus souvent Garamont, avec un t. Le d s'impose après sa mort, et c'est lui qui est resté au nom de la typo. Les historiens d'aujourd'hui reviennent souvent au t pour désigner l'homme, et gardent le d pour la police. Voilà nos Dupont et Dupond.

Garamond imprimerie nationale

Lettre ou ne pas lettre Garamond

C'est ici que l'histoire prend des airs de roman policier.

Le suspect s'appelle Jean Jannon. Né en 1580, il est imprimeur à Sedan, pour l'Académie protestante de la ville. Vers 1615, il se met à graver ses propres poinçons. Ses lettres sont dans la lignée de celles de Garamont, sans en être des copies. En 1621, il publie un spécimen de ses caractères, dont un seul exemplaire a survécu, à la bibliothèque Mazarine.

En 1641, l'Imprimerie royale, installée au Louvre l'année précédente à l'initiative de Richelieu, achète des matrices à Jannon. Puis le temps passe et la mémoire se perd. Au XIXe siècle, ces matrices sont parmi les plus anciennes que possède l'Imprimerie nationale, sous le nom mystérieux de « caractères de l'Université ». Et comme elles sont belles et anciennes, on les attribue tout naturellement au plus célèbre graveur français : Garamont. 

Au début du XXe siècle, les fonderies du monde entier redécouvrent ces lettres et lancent leurs « Garamond » : l'American Type Founders aux États-Unis vers 1917, puis Monotype en Angleterre au début des années 1920. Ces deux versions sont en réalité dessinées d'après Jannon.

C'est en 1926 qu'une jeune Américaine installée à Londres, Beatrice Warde, publie dans la revue The Fleuron un long article sous un pseudonyme masculin, Paul Beaujon. Elle a retrouvé, dans des bibliothèques de Londres et de Paris, des livres imprimés par Jannon lui-même. La preuve est faite : les « Garamond » de l'Imprimerie nationale sont des Jannon, gravés plus de cinquante ans après la mort de Garamont.

Petit détail savoureux : les lettres d'un imprimeur protestant de Sedan, qui travaillait pour une académie réformée, ont longtemps été célébrées comme l'œuvre du grand graveur de François Ier.

Parmi les versions d'après Jannon : la Garamond de Monotype (celle de Microsoft Office) et la Garamond n° 3. Parmi celles d'après les vrais caractères de Garamont : la Stempel Garamond (1925), l'Adobe Garamond de Robert Slimbach (1989), la Garamond Premier et l'EB Garamond, gratuite. Aucune n'est « fausse » : ce sont des cousines, et chacune a son charme.

Think different

Du livre au digital

La Garamond est restée la lettre du livre par excellence : on la retrouve dans d'innombrables romans. 

En 1984, avec le premier Macintosh, Apple adopte une version resserrée de l'ITC Garamond (dessinée par Tony Stan en 1975), rebaptisée Apple Garamond. Elle devient la voix de la marque, jusqu'au célèbre Think different, la campagne lancée en 1997. La lettre des humanistes devient celle des pionniers de la Silicon valley qui veulent changer le monde. Elle renoue ainsi avec sa vocation d'origine : diffuser le savoir et bousculer les idées reçues.

villers-cotterets

Retour à Villers-Cotterêts

Dernier détour par le château où tout a commencé : c’est à Villers-Cotterêts que François Ier a signé en 1539 l’ordonnance qui impose le français. En octobre 2023, la Cité internationale de la langue française y a ouvert ses portes. Pour son identité, on aurait pu s’attendre à une Garamond. Eh bien non !

La fonderie parisienne Production Type, avec le typographe Jean-Baptiste Levée, a dessiné une typo sur mesure inspirée d’un autre homme de la Renaissance : Geoffroy Tory. Imprimeur et graveur, contemporain de Garamont, Tory publie en 1529 le Champ fleury, un traité où il défend la langue française et dessine les lettres d’après les proportions du corps humain. Sur son site, la fonderie explique avoir préféré explorer Tory plutôt que de miser sur Garamont, « la superstar de l’époque ».
Finalement,  une identité nationale est  faite d'emprunts, de voyages, de détours et de malentendus. 

* L'affaire des Placards : dans la nuit du 17 au 18 octobre 1534, des affiches contre la messe sont placardées à Paris et dans plusieurs villes, jusque sur la porte de la chambre du roi à Amboise. François Ier réagit par une dure répression contre les protestants.

Sources

  • Wikipedia, « Claude Garamond », « Garamond » et « Jean Jannon »
  • Musée protestant, « Claude Garamont, graveur typographe réformé »
  • Wikipedia, « Imprimerie nationale » et « Cité internationale de la langue française »
  • Beatrice Warde (Paul Beaujon), « The Garamond Types », The Fleuron, 1926
  • Production Type, « Cité internationale de la langue française »
  • Fonts in Use, collection Folio, Gallimard
  • Sacrés caractères, Radio France et Films d'Ici
    ATF 1923 Garamond specimen title page.jpg - American Type Founders
    ATF 1923 Garamond specimen page 22b.jpg
    Ordonnance de Villers Cotterets. Page 1 - Archives Nationales - AE-II-1785.jpg. Domaine Publique
    Dictionnaire Décembre Alonnier-II-111.jpg Auguste Trichon (1814-1898), graveur
    Cour du Jeu de Paume, Château de Villers-Cotterêts, Cité Internationale de la Langue Française - Ciel Lexical de nuit 2

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