La campagne des midterms bat son plein aux États-Unis, charriant son lot de fake news et de méthodes qui désorientent notre regard européen. À cette occasion, penchons-nous sur la typographie qui a fait gagner Obama. Car au-delà de la puissance de l'IA et des supports digitaux, le choix des lettres reste un puissant levier pour incarner un discours. Portrait d'une typographie devenue une légende. Love Typo, c’est la série de Radar graphique où je raconte les lettres qui nous entourent.


Une typographe et une commande
Au tournant des années 2000, le magazine américain GQ prépare une nouvelle formule. Il commande sa typographie à la fonderie new-yorkaise Hoefler & Frere-Jones, celle de Jonathan Hoefler et Tobias Frere-Jones. Le cahier des charges : une lettre masculine, nouvelle, fraîche, et avec une « structure géométrique ».
Un trésor sur les murs
Pour créer cette police à l’esprit très new-yorkais, Tobias Frere-Jones part en balade. Sur les murs de la ville, il repère et photographie un véritable trésor typographique : les enseignes des années 30, peintes ou en relief, encore visibles malgré le temps. Il les inventorie jusqu’au cœur de Manhattan, et notamment sur la façade de la gare routière de Port Authority. Ce sont des lettres d’ingénieurs et de peintres d’enseignes plus que de typographes : l’essence de la typographie vernaculaire américaine. Il en tire une typo nette, géométrique et racée, qui évoque ces lettrages et les enseignes au néon. Il lui donne le nom de Gotham : le surnom de New York, inventé par l’écrivain Washington Irving en 1807, bien avant que Batman n’en fasse sa ville. Le client et le public sont conquis.

Gravée dans le granit
La Gotham séduit bien au-delà des frontières, mais elle reste l’emblème de sa ville. Preuve de sa puissance d’évocation, c’est elle qui est gravée sur la pierre angulaire de la Freedom Tower, posée le 4 juillet 2004 sur le site des tours jumelles. Un bloc de granit brut, un texte court sur trois lignes, et la juste typographie. Pas plus pour affirmer que New York reste et restera debout. Mais sa plus célèbre incarnation reste la campagne de Barack Obama, en 2008. Sur les pancartes, les affiches et les sites, la Gotham dit la même chose que le candidat : franchise, solidité, et une modernité sans esbroufe. Elle affirme haut et fort que tout est possible.


La boucle est bouclée
Quand le film Oppenheimer de Christopher Nolan, couronné aux Oscars, s’affiche en 2023 pour raconter le projet Manhattan, on reconnaît dans son titre en capitales espacées une géométrique de la famille de la Gotham. Une lettre née à Manhattan pour un film sur le projet Manhattan : la boucle est bouclée.

